« Il y avait tant de lumière qu’on voyait le monde dans sa vraie vérité, non plus décharné de jour mais engraissé d’ombre et d’une couleur bien plus fine. L’œil s’en réjouissait. L’apparence des choses n’avait plus de cruauté mais tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens. »
Jean Giono, Que ma joie demeure
Trouvons la joie dans le paysage, en 2026. Laissons nous conter son histoire et aiguiser nos sens. Avec mes meilleurs vœux pour cette année.
Le 13 novembre 2025, à Eurre, à l’initiative du Conseil d’architecture d’urbanisme et d’environnement (CAUE) de la Drôme en partenariat avec la DDT de la Drôme et la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du Réseau paysage Auvergne-Rhône-Alpes, une journée d’échange et de réflexion était organisée sur le thème « L’élu.e, les paysages, et la transition ».
L’équipe du CAUE invitait tous les acteurs à venir rencontrer et échanger autour de leurs démarches tentant de concilier transition écologique et énergétique, évolution qualitative des paysages et planification ou aménagement du territoire.
Dans ce cadre Anne-Cécile Jacquot, paysagiste-conceptrice de l’agence Omnibus lauréate du Grand prix du paysage 2024, Arthur Rémy, et Isabel Claus, paysagistes-concepteurs ont partagé leurs expériences de la conduite de projets de paysage. Élus et techniciens de la Communauté de communes du Pays Voironnais (Isère), du Parc naturel régional des Baronnies provençales, et de Valence RomansAgglomération (Drôme) ont témoigné de leur engagement.
Deux ateliers ont permis aux participants d’expérimenter la lecture paysagère et de partager leurs points de vue sur les évolutions prévisibles ou souhaitables du territoire au regard de la transition.
Le premier, animé par Parcours paysages, sur le site de Bourbousson sur la commune de Crest et le second, animé par le Département de la Drôme et le CAUE, en salle, au moyen de l’Observatoire photographique du paysage de la forêt de Saoû, ont engagé les participants dans un questionnement sur l’évolution des paysages de la basse vallée de la Drôme et les facteurs à l’origine de cette évolution et à se projeter à l’aune de la transition écologique et énergétique.
Au cœur de la vallée de la Drôme, neuf sites ont été aménagés attirant notre regard sur un trait spécifique du paysage, comme 9 spécialistes auraient pu appréhender ces lieux :
Aurel, la vision du géographe
Véronne, celle du forestier
Saint-Benoît-en-Diois, le paysagiste
Saint-Sauveur-en-Diois, le peintre
Rimon-et-Savel, le géologue
Espenel, l’historien
Vercheny, l’œnologue
Chastel-Arnaud, le guetteur
La Chaudière, le paléontologue
Le paysage s’offre à nous mais chacun avec son regard, sa sensibilité et son champ de connaissance en retire un sentiment et une compréhension bien personnels. C’est sur cette corde que la communauté de communes du Crestois et du Pays de Saillans a joué pour nous inviter à découvrir ce territoire montagneux du Cœur de la Drôme.
Ainsi au gré de ses randonnées, l’histoire du paysage du Cœur de Drôme se révèle au visiteur des 9 communes. Panneaux, lunettes ou repères guides orientent l’observation et la connaissance des lieux, l’invitant à préciser son propre regard.
Vue sur la cathédrale, la ville et le Rhône. Au loin, les montagnes d’Ardèche et du Vercors. Nous sommes sur le belvédère du musée de Valence. Comme un signal au milieu de la ville, le musée offre aux visiteurs une vue à 360° et, à travers ses collections, sur 400 000 ans d’histoire du département.
Deux circuits permettent de découvrir les collections de beaux-arts et d’archéologie. L’os coché est une pièce majeure : il pourrait être un calendrier reproduisant les phases de lune ou bien le rythme des levers et couchers de soleil. Avec le paysage comme fil rouge, sculptures et arts décoratifs nous font traverser le temps ; depuis son « invention » comme genre autonome au 16ème siècle jusqu’à sa relecture par les artistes contemporains et modernes.
Même si la peinture de paysage lui pré-existe, l’idée de faire entrer le paysage au musée – ou encore de faire du paysage un objet de musée – apparaît vers la fin du 18ème siècle. On porte alors une attention particulière à la conservation ou la reproduction de scènes de campagne. 1 D’un « salon d’objets d’art et de produits naturels » au musée que l’on connaît aujourd’hui, l’histoire du musée de Valence et de ses donations ont naturellement conduit ses administrateurs à proposer le projet de « musée paysage », lors de sa rénovation. Le bâtiment du musée lui-même, conçu pour valoriser sa dimension patrimoniale et présenter les collections dans une interaction entre le lieu et son environnement, a été rénové par l’architecte Jean- Paul Philippon, en 2013 – les collections d’art et d’archéologie étant déployées dans l’ancien palais épiscopale. Cette année, le musée fête ses 10 ans de réouverture en exposant les premières donations qui ont constitué son fonds dès 1834.
En 2023, deux expositions temporaires ont été l’occasion pour Parcours paysages de concevoir deux ateliers de lecture et d’expression paysagères
Théophile-Jean Delaye – un arpenteur du 20ème siècle
Valentinois, né en 1896, Théophile-Jean Delaye a effectué sa carrière de topographe au Maroc. Tout à la fois militaire, scientifique, alpiniste, artiste et illustrateur, il a cartographié pour la première fois le massif du Toubkal et produit de multiples aquarelles et croquis perspectifs. Contemporain des premiers systèmes de Parcs qui ont structuré la ville de Rabat, il a aussi participé à l’histoire de la valorisation des paysages et de la naissance du tourisme au Maroc. Il fait partie des intellectuels qui au tournant du siècle, prennent des initiatives et cherchent à convaincre les responsables politiques de la nécessité de protéger les sites et paysages de la nation. Il a été initiateur du premier Parc National du Maroc, le Parc National de Toubkal ( Chaîne du Haut Atlas ), établi en 1942 , afin de préserver les plus hauts sommets de l’Atlas, dont le Jbel Toubkal.
Découvrir les paysages traversés par Théophile-Jean Delaye et revenir sur l’histoire du paysagisme. Percevoir à travers les œuvres ce qui fait « paysage », questionner le potentiel de transformation des paysages et ce qui le rend éminemment politique ; un véritable défi pour ce premier atelier animé par Parcours paysages au musée !
L’Univers sans l’homme – les arts en quête d’autres mondes
Une réflexion artistique sur la place de l’homme dans la nature. Du sentiment de fragilité humaine qui se dessine en Europe à la fin du 18ème siècle aux promesses d’un nouveau monde matérialisé par des artistes tels qu’Anna-Eva Bergman ou Gilles Aillaud, ce parcours met en avant la relation que l’homme entretient avec son environnement. Auparavant envisagés comme de simples éléments décoratifs ou symboliques, les éléments naturels gagnent une identité et constituent l’enjeu fondamental des représentations individuelles et collectives. Le confinement de 2020 vient en échos au grand fantasme du 20ème siècle, notamment véhiculé par Yes Klein en 1960 : » le théâtre du vide ».
Cette exposition a été un support pour aider les participants à comprendre ce que recouvre la notion de paysage, la manière de l’appréhender par l’observation, les sens, la photo, le trait, l’écrit. Dessiner son propre paysage.
1 – un objet de musée, le paysage de Jean-Pierrre Gestin, 1996 Persée.
Peindre un paysage est un appel, un cri… Celui d’une émotion que l’instant, les couleurs, les lumières déclenchent. Alors on s’arrête, on observe, on se laisse traverser, guider par le mouvement intérieur que provoque ce paysage. Avec l’envie de faire durer, la joie de partager comme moteurs, on se pose et s’apaise sous le geste du pinceau. Le mélange des couleurs devient une obsession pour réussir l’union de nos paysages intérieurs et extérieurs.
Amoureuse tant du paysage que de l’humain, Chrystel nous offre son pineau pour exprimer l’émotion d’une rencontre, le souvenir d’un itinéraire de vie, les valeurs d’un groupe. Pour cela elle fait appel à son expérience d’animation et de gestion des controverses qu’elle a vécue aux côtés des élus et acteurs de la rivière Drôme. Mais elle s’appuie surtout sur ses passions du dessin et du Qi gong. Aujourd’hui elle arrête la course et se consacre à son art ; celui d’ « être elle-même tout simplement ».
C’est ce qu’elle donne à voir et qu’elle m’a expliqué le 19 novembre à Allex, salle des Galets. Elle y présentait ses toiles et sa démarche pour partager encore et proposer la réalisation de manière collaborative de peintures uniques pour nous et avec nous.
En effet, à l’aide d’outils participatifs, qui font appel à l’intelligence collective, elle a développé une méthode pour révéler les valeurs qui rassemblent les personnes, qui en entreprise ou en tant que particuliers, souhaitent acquérir des peintures personnalisées, sur mesure et surtout évocatrices. Sa création sera là pour leur rappeler cette belle dynamique de groupe et donner un caractère unique à un espace commun.
Le petit peuple de la forêt nous a surpris, ce samedi 5 août 2023 en fin d’après-midi, dans le vallon des Ecouges, sur la commune de Saint-Gervais en limite nord-ouest du massif du Vercors.
Partis du pont Chabert avec Laurine et Emilie, animatrices « nature » du Département de l’Isère, c’est finalement avec la compagnie Les Entêtés que nous avons poursuivi la balade « Sur la trace des Ecouges ».
Des ruines du moulin à celles de l’église du monastère Chartreux, les moines ayant été propriétaires du site par donation entre 1116 et 1422, nous avons suivi le sentier escarpé et rencontré en chemin des animaux étranges, Marie, marquise de Virieu, et quelques charbonniers italiens.
En effet, à partir du règne de Louis XIV, des mesures draconiennes sont prises en vue d’aménager la forêt pour orienter la production de bois d’œuvre et surtout la fourniture de charbon de bois destiné à alimenter les fonderies royales de Saint-Gervais. La « fabrique Royale de canons » est créée par arrêt du Conseil du Roy du 23 juillet 1679. Marie du Faure est la première propriétaire de la fabrique. Elle possède les terres sur lesquelles est construite l’usine et elle bénéficie de l’albergement de 2 forêts très importantes situées à proximité.1
Des travailleurs saisonniers riverains fréquentent alors la forêt de Pâques à la Toussaint, laissant à l’hiver, la trace des terres brulées des charbonnières. Puis la crise économique qui secoue l’Europe à partir des années 1870 fait chuter les prix du bois. Et ce sont désormais des familles entières qui quittent leurs montagnes de Lombardie aux beaux jours pour aller travailler au charbonnage en forêt des Ecouges.
Une bien belle façon de raconter le paysage !
Dans ce vallon humide, exposé aux vents d ouest, contes et chants italiens se sont élevés le long des grands arbres. Mi-cerf mi-cochon, l’animal capta notre attention entre les grands futs des hêtres, érables et sapins de l’étage montagnard. Fougères, prêles et cratoneurions ont retenus et mêlés sons des eaux vives et des percussions corporelles, de l’accordéon et de la harpe. La compagnie Les Entêtés, dont François à la fois parfait guide du patrimoine et artiste, entourée du petit peuple de la forêt a su mobiliser l’imaginaire du public, pour dépeindre 1000 ans d’occupation du site par l’homme.
Petite histoire géologique du site : Issu de la surrection des Alpes, ce vaste pli faillé, aujourd’hui chevauchement de calcaire urgonien, forme la structure du vallon des Ecouges. Immergé une dernière fois, il y a 20 millions d’années, les dépôts de sables et graviers d’alors se sont cimentés et forment la molasse. Cette situation géologique, associée à la situation très arrosée du vallon, est favorable à la formation d’un vaste réservoir d’eau, expliquant la présence abondante d’eau en forêt.2 Le canyon des Ecouges où chute la Drevenne est aussi très caractéristique du site et explique avec la proximité et la qualité du bois de la forêt, la présence de l’activité industrielle des fonderies au pied du Vercors.
On croit que l’homme peut s’en aller droit devant soi. On croit que l’homme est libre… On ne voit pas la corde qui le rattache au puits, qui le rattache, comme un cordon ombilical, au ventre de la terre.
Terre des hommes. Antoine de Saint-Exupéry, 1972.
Émerveillons nous, encore et encore, de la vie qui sait profiter de la moindre humidité pour s’introduire et s’épanouir. Avec mes meilleurs vœux pour 2023.
Espace naturel sensible, berceau de la Vèbre, lieu de refuge et de ressource, la forêt de Saoû est aussi l’espace des projets.
Acquise en 2003 par le Département, la forêt de Saoû figure parmi le réseau des Espaces Naturels Sensibles (ENS) de la Drôme. Préservée au creux du synclinal perché – un phénomène géologique exceptionnel – la forêt de Saoû est aussi un espace naturel façonné par l’homme.
Sur ce site de 2500 hectares d’une grande richesse écologique, affluent tous les ans près de 120 000 visiteurs. En 1924 déjà, Maurice Burrus, magnat alsacien du tabac, passionné de philatélie et d’archéologie, y avait projeté son rêve. Après avoir acquis la forêt, il introduit le tourisme sur le site avec la construction de l’auberge des Dauphins. Ce lieu emblématique, édifié entre 1928 et 1930, a fait l’objet d’une rénovation par le Département de la Drôme pour s’adapter à sa nouvelle vocation : l’interprétation de son territoire et plus largement, l’éducation à l’environnement.
L’ancienne auberge s’est métamorphosée pour devenir la nouvelle maison de site de la forêt de Saoû, offrant, au-delà des expositions permanentes et temporaires, un programme d’animations riche et varié pendant tout l’été et durant les ailes de saison : « Les balades de la forêt ». Voir ici le programme.
Depuis l’ouverture du salon doré puis celle de l’auberge, Parcours paysages a conçu et animé 3 balades « paysage » pour la maison de site :
En 2021, les participants aux balades « Saoû, l’œil du rêveur » ont testé des outils sensibles pour s’imprégner du site et en restituer sa poésie.
En 2022, la balade du printemps s’est faite en tendant l’oreille pour une écoute des oiseaux et une découverte des différents milieux constituant le paysage de la forêt de Saoû. La Ligue de protection des oiseaux (LPO Drôme-Ardèche) et Parcours paysages s’étaient en effet associés pour cette lecture au creux de Saoû, au col de Paturel.
Renouvelée le 16 août prochain (inscription auprès de l’Auberge), la balade « Bain de soleil en forêt », permet d’observer les lignes de force du synclinal, comprendre sa formation, imaginer les paléoenvironnements. Par le dessin ou l’écriture, chacun transcrit sa vision du paysage des Sables blancs : sa composition, sa formation, son esthétique, son évolution.
Le mystère de la forêt de Saoû a aussi été percé par 26 collégiens de Montélimar ce printemps.
Invités au voyage en forêt par leurs professeurs, le CAUE de la Drôme et le Département, ils ont découvert et expérimenté la notion de paysage et l’outil d’observatoire photographique mis en place en forêt de Saoû. Parcours paysages et le photographe Emmanuel Sapet (son site), ont alors animé avec les équipes du CAUE et de la maison de site des temps de découverte sensible, active et ludique. Attisés par la majesté de la nature, la joie de vivre et l’émerveillement des élèves ont été les moteurs de l’action pédagogique « La photographie, témoin de l’évolution des paysages ». Ils en garderont souvenirs, connaissances, maquettes et photographies dont ils sont les auteurs; transcriptions de leur perception du paysage.
Un grand merci à ce réseau d’acteurs, animé d’une belle envie de préserver, transmettre et partager la magie de ce lieu, pour leur confiance renouvelée et leur ouverture sur les pédagogies actives ; Olivier Chambon, Séverine Morin, Guillaume Emonot et toute l’équipe de la maison de site ainsi qu’à Anne-Laure Julian du CAUE 26.
Crédit photo Parcours paysages, sauf photos de la balade Bain de soleil en forêt (crédit A la rencontre de) et de l’action pédagogique La photographie, témoin de l’évolution des paysages (crédit CAUE 26 et collège Monod 2022)